La corne d’abondance interculturelle

Ma grand-mère parlait couramment le Mandarin. C’était beau à écouter, mais je n’y comprenais rien. Elle me disait qu’il y avait plusieurs tons et que selon la manière dont on les « chante », les syllabes n’ont pas le même sens. J’ai toujours trouvé cela très poétique, profondément civilisé au fond, et ce fut pour moi une leçon d’humilité. A partir de cet instant, je me suis dit que chaque fois que je rencontrerais un étranger, je serais indulgent s’il ne parlait pas bien ma langue, puisque c’est ce que j’attendrais d’un Chinois à mon égard.

J’ai voyagé et appris plusieurs langues, ce qui m’a donné la possibilité de rencontrer des personnes à un autre niveau que si j’avais dû balbutier des phrases mal alignées à peine plus évoluées que le langage d’un enfant en bas-âge. Prenons n’importe quel ouvrage d’un grand écrivain d’une culture donnée, si nous ne maîtrisons pas sa langue, nous serons condamnés à ne comprendre que partiellement ce qu’il a voulu transmettre. Comment comprendre l’autre sans avoir eu la courtoisie d’apprendre son idiome ? Comment accéder à sa culture sans connaître le langage par lequel elle est véhiculée ?

Un exemple au hasard, puisque j’ai Le père Goriot sous la main : « Cependant il s’y rencontre çà et là des douleurs que l’agglomération des vices et des vertus rend grandes et solennelles : à leur aspect, les égoïsmes, les intérêts, s’arrêtent et s’apitoient ; mais l’impression qu’ils en reçoivent est comme un fruit savoureux promptement dévoré. Le char de la civilisation, semblable à celui de l’idole de Jaggernat, à peine retardé par un cœur moins facile à broyer que les autres et qui enraye sa roue, l’a brisé bientôt et continue sa marche glorieuse. » Lire Balzac n’est possible que si l’on connaît suffisamment sa langue, et nulle traduction ne rendra pleinement l’esprit particulier de son style et de son époque, ou encore les nuances de son choix de mots.

L’interculturalité nous défie d’aller au-delà des limites que nous impose le monolinguisme, de faire l’effort non seulement de nous pencher sur telle ou telle coutume propre à l’étranger, mais d’acquérir les grilles de lecture qui nous permettront de déverrouiller le seul véritable portail de sa culture : les mots. Apprendre une langue étrangère est un acte de générosité envers l’autre, un petit pas vers une communication plus riche et la possibilité d’un échange profond, complet.

A plus petite échelle, ce même état d’esprit est celui qui nous encourage à vouloir comprendre les particularités du monde intérieur de chaque personne que nous rencontrons avant de porter un jugement basé sur une première impression souvent trompeuse. Que cherche à nous dire l’autre par son choix de paroles et sa gestuelle ? Quelles informations nous livrent ses expressions faciales ? De quel milieu est-il issu et quels sont ses codes ? Dans quel univers professionnel évolue-t-il au quotidien et quel est le jargon propre à ce microcosme ?

Ah, si seulement nous pouvions vivre assez longtemps pour apprendre toutes les langues et comprendre toutes les nuances des comportements ! Hélas ! Nous sommes condamnés à rester largement ignorants du contenu de cette incroyable corne d’abondance qu’est l’aventure humaine. Raison de plus pour avoir l’élégance de l’humilité et accueillir la différence comme une opportunité d’enrichissement. Dans un premier temps, il convient de développer la conscience de soi et son intelligence émotionnelle ; puis, ainsi armés et délestés de nos préjugés grégaires, nous pouvons partir à la découverte des trésors cachés que nous réserve l’autre.

Bon voyage en Chinois (cliquer ici)

Photo 123rf/Zhanna Millionnaya

Audio 123rf/SoundBounce Inc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>